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Cette semaine le fil d'Ariane de la Médiathèque Intercommunale est la légèreté, celle qui nous soulève comme quand nous dansons, qui nous élève et nous soulage du poids de l'existence.
Alors pour en parler j'ai fait rencontrer littérature et philosophie.

Commençons par un écrivain italien, Italo Calvino.

   Le 6 juin 1984 Italo Calvino fut invité par l'Université d'Harvard à tenir un cycle de six conférences dans le cadre du Charles Eliot Norton Poetry Lectures.
Les Norton Lecures existaient depuis 1926 et avaient été confiées à des personnalités comme T.S. Eliot, Igor Stravinski, Jorge Louis Borges...
Calvino a été le premier écrivain italien a être invité.
La première de ces formidable leçons de littérature s'intitule Légèreté*
*Dans Italo Calvino, Leçons américaines. Six propositions pour le prochain millénaire

 

   Calvino utilise la légèreté pour définir son travail ainsi:
« Le plus souvent, mon intervention s’est traduite par une soustraction de poids ; je me suis efforcé d’ôter du poids tantôt aux figures humaines, tantôt  aux corps célestes, tantôt aux cités ; je me suis efforcé, surtout,  d’ôter du poids à la structure du récit et au langage {...}
 Lorsque j’en étais à mes débuts, la représentation de notre époque était pour tout jeune écrivain un impératif catégorique. Plein de bonne volonté, je tâchais de m’identifier à la sauvage énergie qui meut l’histoire de notre siècle, je me plongeais dans ses événements tant collectifs qu’individuels. Je m’efforçais de saisir une syntonie entre le spectacle mouvement du monde, tantôt dramatique, tantôt grotesque, et le picaresque, l’aventureux rythme intérieur qui me poussait à écrire. Je n’ai pas tardé à m’apercevoir qu’entre les faits vécus, censés me fournir une matière première, et une écriture que je voulais agile, nerveuse, tranchante, un écart se creusait que j’avais de plus en plus de peine à surmonter. Peut-être n’ai-je découvert qu’alors la pesanteur, l’inertie et l’opacité du monde : qualités qui empoissent immédiatement l’écriture, si l’on ne trouve le moyen de s’en défaire ».
   Et la pesanteur est personnifié, dans sa leçon, par Méduse, la Gorgone qui pétrifie de son regard tout ce qu'elle croise. 
Seul un héros est capable de vaincre Méduse;  c'est Persée, qui avec ses sandales ailés s'envole sur ce qu'il y a de plus léger, le vent, les nuages.

Marbre de Laurent Marqueste 1890 Musee des Beaux Arts de LyonMarbre de Laurent Marqueste (1890), Musée des Beaux-Arts de Lyon

   Et pour aller plus loin dans le mythe, nous explique Calvino, le rapport entre Persée et la Gorgone ne se termine pas par la décapitation du monstre. Du sang de la Méduse naît un cheval ailé, Pégase, qui d'un coup de sabot sur Hélicon, la montagne des muses, fera jaillir une source.
   Enfin dans les Métamorphoses d'Ovide (IV, 740-752) Calvino retient ce geste délicat et  léger de Persée, après la bataille :
« Le héros puise de l'eau et y lave ses mains victorieuses, et pour que le gravier ne blesse pas la tête aux cheveux de serpents, il amollit le sol avec un lit de feuilles, y étend des tiges nées sous la mer et y dépose la tête de Méduse, fille de Phorcys.
Une tige récemment coupée et encore vivante, imbibée de sève capta la puissance du monstre, se durcit à son contact et sentit dans ses rameaux et son feuillage une rigidité nouvelle.
Alors les nymphes de la mer tentent de reproduire ce miracle sur de nombreux rameaux, et ont la joie d'obtenir le même effet, quand elles jettent dans l'eau des semences venant de ces tiges.
Maintenant encore les coraux présentent la même propriété : ils n'acquièrent leur dureté qu'au contact de l'air, et leur tige souple dans la mer devient de la pierre quand elle en sort ».

 

L'écriture, chez Calvino, exprime toute cette souplesse et poésie des coraux.

Il y a un philosophe aussi par excellence chez qui la pensée n'est pas la lourdeur de l'esprit mais ‘quelque chose de léger, de divin, qui est proche parent de la danse’ (Nietzsche, Par-delà le bien et le mal)
Nietzsche dresse une nouvelle image de la pensée, il la libère des fardeaux (le grave, le profond et le solennel) qui l'écrasent, jusqu'à déclarer « Je ne pourrais croire qu’à un Dieu qui saurait danser » !
Nietzsche fait ainsi parler Zarathoustra : 
« Faites comme le vent quand il s’élance des cavernes de la montagne : il veut danser à sa propre manière. Les mers frémissent et sautillent quand il passe.
Celui qui donne des ailes aux ânes et qui trait les lionnes, qu’il soit loué, cet esprit bon et indomptable qui vient comme un ouragan, pour tout ce qui est d’aujourd’hui et pour toute la populace, —
— celui qui est l’ennemi de toutes les têtes de chardons, de toutes les têtes fêlées, et de toutes les feuilles fanées et de toute ivraie : loué soit cet esprit de tempête, cet esprit sauvage, bon et libre, qui danse sur les marécages et les tristesses comme sur des prairies !
Celui qui hait les chiens étiolés de la populace et toute cette engeance manquée et sombre : béni soit cet esprit de tous les esprits libres, la tempête riante qui souffle la poussière dans les yeux de tous ceux qui voient noir et qui sont ulcérés !
Ô hommes supérieurs, ce qu’il y a de plus mauvais en vous : c’est que tous vous n’avez pas appris à danser, comme il faut danser, — à danser par-dessus vos têtes ! Qu’importe que vous n’ayez pas réussi !
Combien de choses sont encore possibles ! Apprenez donc à rire par-dessus vos têtes ! Élevez vos cœurs, bons danseurs, haut, plus haut ! Et n’oubliez pas non plus le bon rire !
Cette couronne du rieur, cette couronne de roses : à vous, mes frères, je jette cette couronne ! J’ai canonisé le rire ; hommes supérieurs, apprenez donc — à rire ! ».

Le penseur nietzschéen, doit apprendre le rire divin, doit approcher son but non pas à pas lourds mais en dansant, en volant. En sachant rire il pourra se consoler de ses échecs, en sachant danser et voler il pourra franchir, tel le tourbillon du vent d'orage, les noirs marais de la mélancolie.
Alors, en ce temps de crise, plus que jamais « Il faut de temps en temps que nous nous reposions de nous-mêmes, en nous regardant de haut, avec le lointain de l’art, pour rire ou pour pleurer sur nous il faut que nous découvrions le héros et aussi le fou qui se dissimulent dans notre passion de connaître; il faut que nous soyons heureux, de temps en temps, de notre folie, pour pouvoir demeurer heureux de notre sagesse ! Et c’est parce que, précisément, nous sommes au fond des gens lourds et sérieux, et plutôt des poids que des hommes, que rien ne nous fait plus de bien que la marotte: nous en avons besoin vis-à-vis de nous-mêmes, nous avons besoin de tout art pétulant, flottant, dansant, moqueur, enfantin, bienheureux, pour ne pas perdre cette liberté qui nous place au-dessus des choses et que notre idéal exige de nous. Ce serait pour nous un recul, – et précisément en raison de notre irritable loyauté – que de tomber entièrement dans la morale et de devenir, pour l’amour des supersévères exigences que nous nous imposons sur ce point, des monstres et des épouvantails de vertu. Il faut que nous puissions aussi nous placer au-dessus de la morale ; et non pas seulement avec l’inquiète raideur de celui qui craint à chaque instant de faire un faux pas et de tomber, mais avec l’aisance de quelqu’un qui peut planer et se jouer au-dessus d’elle! Comment pourrions-nous en cela nous passer de l’art et du fou?
(…) Et tant que vous aurez encore, en quoi que ce soit, honte de vous, vous ne sauriez être des nôtres ».
Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir